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Tribune d'expertise
Les gardiens - Chambre de commerce et d'industrie Saguenay-Le Fjord

Maryse Shaffer, M. Ps., IMC™   |   Présidente et Psychologue organisationnelle — Shaffer | Psychologues organisationnels

    23 octobre 2026

Qui, autour de vous, peut réellement vous dire non?

Elle ferme la porte avant de parler. Elle y pensait depuis un moment.

« Je pense que tu devrais regarder ça de plus près. »

Devant elle, son directeur est à bout, elle le voit bien. Lui apporter un problème de plus, c’est peut-être lui en donner un de trop. Ne rien dire, c’est le laisser seul avec un risque qu’il ne voit pas.

Cette fois, elle parle.

Bien d’autres fois, elle s’est tue.

Assez proche pour voir

Elle a déjà occupé un rôle de leadership et n’a plus envie d’y retourner. La fatigue de décider pour les autres, jour après jour, elle l’a connue. Elle ne la porte plus, mais elle la reconnaît tout de suite chez le leader qui l’écoute. Comme elle travaille avec les équipes et lit bien son environnement, elle remarque aussi des choses qui échappent à quelqu’un placé au sommet de l’organigramme.

J’appelle ces personnes des gardiennes, et parfois des gardiens. Elles voient avant le leader, et elles osent le lui dire.

On les imagine près du sommet. Parfois, oui. Mais souvent, c’est une adjointe de direction qui voit passer tous les rendez-vous et devine les soirs difficiles. Ou une membre du conseil, assez loin du quotidien pour garder du recul. Une employée qui a traversé plusieurs réorganisations. Une mentore, une comptable ou une conseillère qui suit l’entreprise depuis des années.

Leur titre importe peu. Elles ont surtout un point de vue que le leader n’a pas depuis sa place.

Le leader regarde loin, c’est son rôle. De là-haut, il voit moins bien les tensions qui s’installent dans une équipe, les alliances qui changent et tout ce qu’on a cessé de lui dire.

Une gardienne vit pourtant une contradiction. Pour voir, elle doit être proche. Pour parler, elle doit se sentir libre. Or plus on est proche du leader, plus on a à perdre : sa place, sa relation avec lui, parfois ses ambitions. Souvent, la personne qui voit le mieux est aussi celle qui prend le plus de risques en parlant.

Notre gardienne s’en sort autrement. Diriger ne l’intéresse plus. Elle n’a donc aucune raison de flatter, et pas grand-chose à perdre si elle dit la vérité. Sa parole a du poids pour cette raison.

Se taire pour protéger

Ses silences, les autres fois, n’avaient rien de lâche. Elle sait ce qu’il porte déjà. Une mauvaise nouvelle de plus l’écraserait plus qu’elle ne l’aiderait. Alors elle trie. Elle nomme ce qui est critique et garde le reste pour elle.

Il y a là un deuxième piège : le leader qui aurait le plus besoin d’entendre la vérité est souvent celui qui a le moins de place pour la recevoir.

Faire ce tri, c’est prendre soin de lui. C’est aussi une responsabilité lourde, qu’elle porte seule.

Pour le leader, la conséquence est inconfortable. Une partie de l’information qui lui parvient dépend de ce que son entourage le croit capable d’entendre.

Accepter d’être vu

Une gardienne ne peut parler que si le leader accepte d’être vu fatigué, inquiet, parfois dépassé. Il n’a pas à s’exposer devant tout le monde. Il lui suffit d’accepter que quelqu’un sache, et de rester debout.

Beaucoup de leaders croient que leur rôle est de rassurer les autres, pas d’être rassurés. Ils affichent un visage qui va toujours bien. Leur entourage s’ajuste et leur dit ce qu’ils semblent prêts à entendre, plutôt que ce qu’il voit.

Il n’est même pas nécessaire de punir celle qui parle. Un soupir, un changement de sujet ou un « je le sais déjà » suffisent. Elle comprend vite, et la fois suivante, elle se taira.

Quand j’accompagne un leader, je finis presque toujours par lui demander qui, autour de lui, peut réellement lui dire non.

Le leader se croit protégé. Il est surtout de moins en moins informé.

Celles qui veillent

On parle souvent de la solitude du leader, beaucoup moins de celle des personnes qui veillent sur lui. La gardienne observe, trie, attend le bon moment.

Il est rare que quelqu’un lui demande ce que ça lui coûte.

Auteure

Maryse Shaffer, M. Ps., IMC™

Présidente et Psychologue organisationnelle

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À propos de l'auteure

Psychologue organisationnelle depuis 2008 et membre de l'Ordre des psychologues du Québec, Maryse Shaffer intervient là où les enjeux les plus importants d'une organisation ne sont pas techniques, mais humains : un doute sur un leader clé, un comité de direction qui ne se comprend plus, un climat qui se dégrade, une relève qui se complique.

Fondatrice et présidente de Shaffer | Psychologues organisationnels, un cabinet de Chicoutimi réunissant exclusivement des psychologues, elle et son équipe ont accompagné plus de 70 organisations depuis 2021 - des PME aux multinationales, en passant par le secteur public et les Premières Nations.

Elle accompagne aussi les dirigeants eux-mêmes, souvent plus seuls qu'on ne l'imagine.

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