
Maryse Shaffer, M. Ps., IMC™
Présidente et Psychologue organisationnelle
Maryse Shaffer, M. Ps., IMC™ | Présidente et Psychologue organisationnelle — Shaffer | Psychologues organisationnels
16 octobre 2026
Il n’a pas encore enlevé son manteau.
« Notre rencontre tombe bien. Mon bras droit veut quitter l’entreprise. Et c’est à moi qu’il en veut. »
Il le dit vite, comme on arrache un pansement.
« Ça a toujours bien été, nous deux. Je lui donne ce qu’il veut. Je l’écoute. J’en prends soin, pour vrai. »
Je le crois. C’est justement ce qui rend la situation si déroutante.
Ce qu’il donne est réel. Ce qui manque l’est aussi.
Cette scène, je l’ai entendue sous plusieurs formes. Les détails changent. La structure, presque jamais.
Le psychologue Matthieu Poirot a donné un nom à ce qui se joue ici : la dette psychologique. Elle apparaît quand l’écart se creuse entre ce qu’une personne donne à son organisation et ce qu’elle en reçoit. Pas seulement en salaire. En reconnaissance, en équité, en place. Il en décrit trois formes, liées au temps, à la justice et à la place de chacun.
Ce qui me frappe dans cette histoire, c’est que la dette n’est pas née d’un manque de générosité. Elle est née d’une générosité mal adressée.
On peut apprécier quelqu’un et lui en vouloir en même temps. C’est cette ambivalence qui rend la dette si difficile à voir, pour celui qui la porte comme pour celui qui l’a créée sans le savoir.
Chez ce bras droit, c’est la place qui s’est fragilisée. L’équipe continuait de s’adresser directement à l’entrepreneur. Et l’entrepreneur, compréhensif, répondait. Chaque fois, sans le vouloir, il reprenait un peu de la place qu’il avait confiée.
Le bras droit a sans doute, lui aussi, une part du chemin à faire. Mais ce qu’il retient, c’est un patron trop conciliant avec les employés.
Ce que l’un vivait comme de l’écoute, l’autre le vivait comme un désaveu.
Toutes les dettes ne mènent pas à une démission. Certaines éteignent plus discrètement : l’énergie, l’envie de pousser, l’optimisme. L’employé livre encore ses dossiers. Il ne propose plus rien. Il fait son travail, rien de plus.
D’autres deviennent critiques. Chaque annonce est accueillie par un soupir ou un sourire en coin. « On a déjà vu ça. » « On verra combien de temps ça va durer. » Ce cynisme a mauvaise presse. On y voit une mauvaise attitude.
On ne devient pas cynique envers une organisation dont on n’a jamais rien attendu.
On croit souvent que c’est la surcharge qui use.
La surcharge vide. L’injustice éteint.
Rembourser coûte souvent peu : un merci précis plutôt que général, une décision expliquée, un départ souligné. À condition d’avoir vu la dette.
Il y a une autre dette dans cette histoire. Celle du leader lui-même.
Le leader tient les comptes de tout le monde. Personne ne tient les siens. On ne remercie pas le patron. On ne souligne ni ses nuits courtes ni les décisions qu’il a portées seul.
Et derrière, souvent, une croyance tenace : un bon leader n’a pas besoin qu’on le reconnaisse.
Sa dette s’accumule en silence. Et elle se transmet. Un leader à qui personne ne reconnaît rien a de moins en moins d’élan pour reconnaître les autres. Pas par mauvaise volonté. Parce qu’il est lui-même à découvert.
L’entrepreneur répondait à tout le monde. Restait à savoir qui, autour de lui, lui répondait à lui.
Sans le vouloir, un leader à découvert crée chez les autres la dette qu’il porte lui-même.
Une dette psychologique a une particularité : la personne qui la porte est souvent la dernière à la voir. Elle parle de fatigue, de marché, de génération. Son entourage, lui, a remarqué depuis longtemps que quelque chose s’est éteint.
En près de vingt ans de pratique, j’ai appris à chercher les gardiens. Ces personnes qui voient la dette avant celui qui la porte, et qui osent la nommer. Les organisations qui traversent bien les périodes difficiles en ont presque toujours. Un associé, un membre du conseil, une adjointe de longue date. Ils permettent de lire le bilan avec justesse avant que la facture arrive.
Nommer une dette ne la rembourse pas. Mais c’est à partir de là qu’elle peut se régler.
Encore faut-il avoir, autour de soi, quelqu’un qui tient aussi ses comptes.
Psychologue organisationnelle depuis 2008 et membre de l'Ordre des psychologues du Québec, Maryse Shaffer intervient là où les enjeux les plus importants d'une organisation ne sont pas techniques, mais humains : un doute sur un leader clé, un comité de direction qui ne se comprend plus, un climat qui se dégrade, une relève qui se complique.
Fondatrice et présidente de Shaffer | Psychologues organisationnels, un cabinet de Chicoutimi réunissant exclusivement des psychologues, elle et son équipe ont accompagné plus de 70 organisations depuis 2021 - des PME aux multinationales, en passant par le secteur public et les Premières Nations.
Elle accompagne aussi les dirigeants eux-mêmes, souvent plus seuls qu'on ne l'imagine.