
Maryse Shaffer, M. Ps., IMC™
Présidente et Psychologue organisationnelle
Maryse Shaffer, M. Ps., IMC™ | Présidente et Psychologue organisationnelle — Shaffer | Psychologues organisationnels
9 octobre 2026
Dans mon bureau, ça parle parfois fort.
« Je veux que mes équipes soient plus autonomes. Trop de choses passent encore par moi. Beaucoup trop. »
Le ton monte. Les phrases raccourcissent.
Et puis, il y a ce qui est dit tout bas. Presque pour soi.
« Je n'arrête jamais. »
Après vingt ans à écouter des dirigeants, ce que j'entends n'est pas toujours ce que je vois. Les mots parlent de l'équipe. Des fournisseurs. De la géopolitique.
Ce qui se joue, souvent, est ailleurs.
D'autres phrases reviennent souvent. « J'ai pourtant demandé. Je l'ai délégué. Mais ça ne s'est pas fait. » Ou encore : « Si je ne suis pas là, des choses importantes vont s'échapper. Et mon chiffre d'affaires va s'en ressentir. »
La plupart des gens ne nomment que trois émotions dans leur vocabulaire courant : content, triste, fâché. La colère devient l'émotion par défaut. Pas parce que c'est ce qu'on ressent, mais parce que c'est le seul mot disponible pour un inconfort plus complexe.
Un dirigeant qui craint que l'essentiel lui échappe dès qu'il s'absente est rarement fâché contre son équipe. Il est en train de perdre le sentiment d'avoir la main sur ce qui se passe. Et il s'épuise à la garder.
À force de lire les dynamiques humaines de l'intérieur, je ne prends plus jamais la colère pour ce qu'elle prétend être.
Toutes les colères ne viennent pas du même endroit.
Il y a la colère juste. Celle qui répond à une vraie injustice, à une limite franchie. Elle est claire. Elle dit non. Et une fois entendue, elle retombe.
Et il y a l'autre. Celle qui arrive en premier pour ne pas sentir ce qui vient derrière. Elle déborde de la situation. Elle revient pour des riens. Elle ne retombe jamais tout à fait.
Vues de l'extérieur, les deux se ressemblent. Même ton. Même mâchoire serrée.
La première mérite d'être écoutée pour ce qu'elle dit. La seconde, pour ce qu'elle cache.
Toute la nuance est là.
La colère a une qualité que les autres émotions n'ont pas : elle se tient debout.
La peur fait reculer. La honte fait disparaître. La colère, elle, redonne une posture. Elle transforme « je ne contrôle plus rien » en « ils ne font pas leur travail ».
Ce n'est pas un défaut de caractère. C'est une protection du système nerveux. Il est plus facile d'en vouloir à quelqu'un que d'avoir peur seul.
Derrière la colère, il peut y avoir de la peur. De l'impuissance. Le sentiment de ne pas être à la hauteur. Celui d'être seul à tout porter. Je peux voir une vingtaine d’émotions possibles derrière la colère.
Une vingtaine d'émotions. Un seul mot pour les dire.
Les raisons d'avoir peur ne manquent pas. Les liquidités. Un client important qui hésite. Une économie qui change de direction sans prévenir.
Ce ne sont pas des irritants. Ce sont des peurs.
Mais l'entrepreneur vit un drôle de paradoxe. On attend de lui qu'il rassure tout le monde. Et plus il rassure, moins il lui reste d'endroits où être inquiet.
Et derrière, souvent, une croyance tenace : un bon dirigeant ne doute pas.
Alors la peur ne se dit pas en réunion. Elle se dit autrement… plus durement. Et, l'équipe devient lente… Elle marche sur des œufs.
La colère s'adresse toujours à quelqu'un. Parfois à l'autre, parfois à soi. Et quand elle est forte, c'est souvent parce que quelque chose compte beaucoup.
Sous la colère des dirigeants, je retrouve presque toujours les mêmes enjeux. Le lien. Le pouvoir. La reconnaissance.
« Je l'ai délégué, mais ça ne s'est pas fait. » Ce qui est touché, c'est le lien. Je pensais pouvoir compter sur vous.
« Trop de choses passent encore par moi. » Ce qui est touché, c'est le pouvoir. Si tout passe par moi, est-ce que je tiens la barre… ou est-ce elle qui me tient?
« Je n'arrête jamais. » Ce qui est touché, c'est la reconnaissance. Est-ce que quelqu'un voit ce que je porte?
Derrière le reproche, il y a presque toujours une demande. Une demande qu'on ne sait pas formuler, ou qu'on n'ose pas faire.
Vouloir que l'équipe prenne sa place. Et craindre ce que ça coûtera si elle la prend mal. Deux vérités en même temps.
En apparence, la colère règle cette ambivalence. Elle permet de garder la main sans avoir à nommer la peur.
La colère d'un leader fonctionne. C'est ce qui la rend si difficile à abandonner.
Mais chaque colère enseigne quelque chose à ceux qui la reçoivent.
L'équipe apprend à éviter la colère. Pas à comprendre ce qui compte.
Alors elle vérifie. Elle attend. Elle se valide avant d'agir.
Et le dirigeant y voit un manque d'autonomie.
Sa colère a créé exactement ce qu'elle cherchait à éviter.
On conseille souvent aux leaders de mieux gérer leur colère. Respirer, compter jusqu'à dix : ça aide.
Mais une colère qu'on fait taire ne disparaît pas. Elle change d'adresse.
La vraie question n'est pas « comment me calmer? ».
Lire sa colère avec justesse, c'est plutôt se demander : répond-elle à ce qui vient de se passer, ou protège-t-elle autre chose? Et qu'est-ce que je n'arrive pas à demander?
Un dirigeant qui comprend sa colère ne devient pas plus doux. Il devient plus juste. Avec lui-même, et avec les autres.
Et son équipe peut enfin prendre la place qu'il lui demande de prendre.
La colère n'est presque jamais le problème.
C'est le messager.
Psychologue organisationnelle depuis 2008 et membre de l'Ordre des psychologues du Québec, Maryse Shaffer intervient là où les enjeux les plus importants d'une organisation ne sont pas techniques, mais humains : un doute sur un leader clé, un comité de direction qui ne se comprend plus, un climat qui se dégrade, une relève qui se complique.
Fondatrice et présidente de Shaffer | Psychologues organisationnels, un cabinet de Chicoutimi réunissant exclusivement des psychologues, elle et son équipe ont accompagné plus de 70 organisations depuis 2021 - des PME aux multinationales, en passant par le secteur public et les Premières Nations.
Elle accompagne aussi les dirigeants eux-mêmes, souvent plus seuls qu'on ne l'imagine.